Comment la rénovation énergétique des bâtiments industriels peut accélérer la transition écologique en France
Comment la rénovation énergétique des bâtiments industriels peut accélérer la transition écologique en France

Pourquoi les bâtiments industriels sont un levier sous-estimé de la transition écologique

En France, on parle beaucoup de la rénovation énergétique des logements, un peu des bureaux… mais très peu des bâtiments industriels. Hangars logistiques, usines, entrepôts frigorifiques, ateliers : ce parc immobilier, souvent ancien, mal isolé et très énergivore, représente pourtant un gisement colossal d’économies d’énergie et de réduction d’émissions de CO₂.

Selon l’Agence de la transition écologique (ADEME), l’industrie représente environ 19 % de la consommation finale d’énergie en France et plus de 20 % des émissions territoriales de gaz à effet de serre*. Une partie de cette consommation est directement liée aux bâtiments eux-mêmes : chauffage de grands volumes, ventilation, éclairage, froid industriel, air comprimé mal optimisé, etc.

Améliorer la performance énergétique des bâtiments industriels, c’est donc agir sur un double levier : la facture énergétique des entreprises et l’empreinte climatique du pays. Et, bonne nouvelle, le cadre réglementaire français incite de plus en plus fortement à passer à l’action.

Un cadre légal qui pousse les industriels à rénover

Depuis une dizaine d’années, la France a progressivement mis en place un arsenal réglementaire pour réduire les consommations d’énergie dans le secteur du bâtiment, y compris pour une partie des bâtiments industriels.

Les lois-clés à connaître

  • Loi n° 2015-992 du 17 août 2015 relative à la transition énergétique pour la croissance verte (LTECV) : elle fixe l’objectif de réduire de 50 % la consommation d’énergie finale de la France d’ici 2050 (par rapport à 2012) et de diminuer de 40 % les émissions de gaz à effet de serre d’ici 2030 (par rapport à 1990). Les bâtiments, tous secteurs confondus, sont clairement identifiés comme un pilier de cette stratégie.
  • Loi n° 2018-1021 du 23 novembre 2018 portant évolution du logement, de l’aménagement et du numérique (loi ELAN) : elle introduit notamment l’obligation de réduire progressivement la consommation d’énergie dans les bâtiments tertiaires, obligation qui touche une partie des bâtiments industriels à usage de bureaux, de logistique ou de services.
  • Stratégie Nationale Bas-Carbone (SNBC), révisée par le décret n° 2020-457 du 21 avril 2020 : cette stratégie fixe la trajectoire de décarbonation de la France, avec un objectif de neutralité carbone à l’horizon 2050. Le secteur industriel doit réduire drastiquement ses émissions, notamment via l’efficacité énergétique des procédés et des bâtiments.

Le décret tertiaire : une obligation qui concerne aussi de nombreux sites industriels

Le décret n° 2019-771 du 23 juillet 2019, dit « décret tertiaire », impose une réduction progressive des consommations d’énergie finale des bâtiments à usage tertiaire de plus de 1 000 m². Objectif :

  • -40 % en 2030
  • -50 % en 2040
  • -60 % en 2050

De nombreux sites industriels entrent partiellement dans ce cadre : bureaux administratifs, laboratoires, centres de R&D, showrooms, plateformes logistiques, espaces de formation, etc. Les entreprises doivent déclarer leurs consommations sur la plateforme OPERAT, gérée par l’ADEME, et démontrer année après année leurs progrès.

Parallèlement, le Code de la construction et de l’habitation (CCH) impose, pour les bâtiments neufs, des exigences de performance énergétique de plus en plus exigeantes. La RE2020 (réglementation environnementale 2020), même si elle cible prioritairement les bâtiments résidentiels et certains bâtiments tertiaires, impulse une dynamique générale vers des constructions sobres, bas carbone et adaptées au changement climatique.

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Résultat : les industriels qui investissent aujourd’hui dans la rénovation énergétique anticipent non seulement des économies, mais aussi un durcissement probable des exigences réglementaires à venir, au niveau français comme européen (paquet « Fit for 55 », directive européenne sur la performance énergétique des bâtiments – EPBD, etc.).

Où se cachent les gisements d’économies dans un bâtiment industriel ?

Sur un site industriel, la part de l’énergie dédiée aux procédés (fours, lignes de production, machines-outils) est souvent majoritaire. Mais le bâtiment lui-même représente fréquemment entre 15 et 40 % de la facture énergétique, selon la nature de l’activité. Les principaux postes d’amélioration sont bien identifiés.

1. Enveloppe du bâtiment : stopper les fuites invisibles

  • Isolation des toitures et des façades : les toits plats métalliques des entrepôts et usines sont de véritables passoires thermiques. Isoler une toiture peut réduire de 25 à 30 % les besoins de chauffage selon l’ADEME.
  • Remplacement ou amélioration des menuiseries : portes sectionnelles, portails, baies vitrées, lanterneaux… Un vitrage performant et des fermetures rapides limitent fortement les déperditions.
  • Traitement des ponts thermiques et de l’étanchéité à l’air : un hangar mal étanche, c’est un chauffage qui fonctionne pour… l’atmosphère. Les tests d’infiltrométrie, de plus en plus utilisés, permettent de cibler précisément les fuites.

2. Chauffage, ventilation, climatisation : viser la sobriété intelligente

  • Moderniser les systèmes de chauffage : remplacement des anciennes chaudières fioul ou gaz par des pompes à chaleur, des chaufferies biomasse ou des systèmes hybrides. La loi LTECV encourage explicitement la sortie progressive des énergies fossiles pour le chauffage des bâtiments.
  • Récupérer la chaleur fatale : beaucoup de procédés industriels rejettent une chaleur qui pourrait être valorisée pour chauffer les ateliers, les bureaux ou l’eau chaude sanitaire. La SNBC et le Code de l’énergie promeuvent largement cette valorisation, notamment via les réseaux de chaleur.
  • Optimiser la ventilation : passer d’une ventilation tout-ou-rien à une ventilation contrôlée (débit variable, régulation CO₂, récupération de chaleur) permet de réduire significativement les consommations sans compromettre la qualité de l’air.
  • Limiter la climatisation par des solutions passives : protections solaires, brasseurs d’air, inertie thermique, toitures réfléchissantes (cool roofs). Ces approches sont en phase avec l’esprit de la RE2020, qui met l’accent sur le confort d’été et la limitation du recours à la climatisation.

3. Éclairage et pilotage : le nerf de la guerre

  • Passage à l’éclairage LED : dans de grands entrepôts ou usines, un relamping complet permet des économies de 50 à 70 % sur l’éclairage, avec une meilleure qualité de lumière et moins de maintenance.
  • Capteurs de présence et gestion par zones : inutile d’éclairer un quai logistique vide ou un atelier inoccupé. Une gestion fine par détecteurs de présence ou scénarios d’usage est un levier de sobriété immédiat.
  • Systèmes de gestion technique du bâtiment (GTB) : ils permettent de piloter chauffage, ventilation, éclairage, et parfois certains procédés, pour adapter la consommation à la demande réelle. Le décret « BACS » (Building Automation & Control Systems), transposition de la directive européenne 2018/844, renforce d’ailleurs l’obligation d’équipement en systèmes de contrôle pour certains bâtiments tertiaires.
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Des bénéfices bien au-delà de la facture d’énergie

La rénovation énergétique d’un bâtiment industriel est souvent perçue comme un coût. Dans les faits, c’est un investissement stratégique, avec des retours multiples, mesurables et… parfois inattendus.

1. Compétitivité et résilience économique

  • Réduction des coûts d’exploitation : dans un contexte de volatilité des prix de l’énergie, diminuer sa consommation est la meilleure assurance contre les hausses à venir.
  • Valorisation patrimoniale : un site performant sur le plan énergétique est plus attractif pour des investisseurs, plus facile à revendre ou à louer.
  • Accès facilité aux financements : les banques et fonds d’investissement intègrent de plus en plus des critères ESG (environnement, social, gouvernance) dans leurs décisions. Un plan de rénovation sérieux peut favoriser l’obtention de crédits ou de subventions.

2. Attractivité sociale et conditions de travail

  • Confort thermique amélioré : moins de “saunas” l’été, moins de “frigos” l’hiver. Un environnement stable augmente la productivité et réduit certains risques professionnels.
  • Qualité de l’air intérieur : une ventilation bien conçue et un pilotage adapté limitent les concentrations de polluants, poussières, composés organiques volatils (COV).
  • Image employeur : les jeunes talents sont attentifs à l’engagement environnemental de leur entreprise. Un site optimisé, équipé d’énergies renouvelables, est un signal fort en matière de responsabilité sociétale.

3. Contribution mesurable aux objectifs climatiques nationaux

En diminuant la demande en énergie et en substituant progressivement les énergies fossiles par des solutions renouvelables (solaire photovoltaïque en toiture, biomasse, chaleur fatale, géothermie de surface…), la rénovation des bâtiments industriels contribue directement aux objectifs de la LTECV, de la SNBC et du Plan national intégré énergie-climat (PNEC).

Chaque MWh non consommé ou décarboné rapproche la France de la neutralité carbone. Les industriels qui s’engagent dès aujourd’hui ne font pas seulement « leur part » : ils démontrent aussi que transition écologique et performance économique peuvent aller de pair.

Comment passer à l’action : une feuille de route en quatre étapes

Pour une entreprise industrielle, la rénovation énergétique ne doit pas être un coup ponctuel, mais une stratégie structurée. Une démarche en quatre grands temps permet de sécuriser les résultats.

  • 1. Réaliser un audit énergétique complet
    L’audit énergétique, tel que défini par la directive européenne 2012/27/UE et transposé en droit français (articles L.233-1 et suivants du Code de l’énergie pour les grandes entreprises), est la première étape. Il permet d’identifier :

    • les postes les plus énergivores (procédés vs bâtiment) ;
    • les actions à « temps de retour court » (éclairage, régulation, fuites d’air comprimé…) ;
    • les investissements structurants à planifier dans le temps (isolation, systèmes de chauffage, GTB).
  • 2. Définir une stratégie globale, alignée sur la réglementation
    L’entreprise doit articuler son plan de rénovation avec :

    • les objectifs du décret tertiaire si elle est concernée ;
    • la trajectoire climat de sa branche professionnelle ;
    • ses obligations éventuelles au titre des certificats d’économies d’énergie (CEE).

    Cette vision globale évite de faire des travaux qui devront être repris quelques années plus tard.

  • 3. Mobiliser les bons financements
    Plusieurs dispositifs existent, souvent cumulables :

    • aides de l’ADEME dans le cadre du Fonds Chaleur ou de programmes spécifiques pour l’efficacité énergétique dans l’industrie ;
    • primes CEE pour de nombreuses opérations standardisées (isolation, changement de chaudières, GTB, éclairage LED…) ;
    • prêts verts et dispositifs régionaux, dans le cadre des politiques énergétiques territoriales.
  • 4. Piloter dans la durée et mesurer les gains
    La rénovation ne s’arrête pas à la fin du chantier. Suivi des consommations (compteurs, sous-comptages), maintenance, formation des équipes d’exploitation et retours d’expérience sont essentiels pour :

    • vérifier que les économies prévues sont bien au rendez-vous ;
    • faire évoluer les réglages en fonction des usages réels ;
    • préparer la prochaine phase d’amélioration.

Un accélérateur concret de la transition écologique française

La France ne pourra atteindre ses objectifs climatiques sans transformer en profondeur son tissu industriel. Les grands discours sur la décarbonation doivent se traduire, très concrètement, par des hangars mieux isolés, des toitures bardées de panneaux solaires, des ateliers chauffés par la chaleur fatale plutôt que par le gaz, des entrepôts pilotés au kilowattheure près.

En s’appuyant sur le cadre légal existant – LTECV, loi ELAN, décret tertiaire, SNBC, Code de l’énergie – et sur les outils techniques et financiers désormais disponibles, la rénovation énergétique des bâtiments industriels peut devenir un formidable accélérateur de la transition écologique en France.

Aux industriels qui hésitent encore, les chiffres parlent d’eux-mêmes : chaque euro investi dans un bâtiment plus sobre réduit la dépendance énergétique, renforce la compétitivité et améliore l’empreinte environnementale. Dans un monde où la contrainte carbone se durcit, ceux qui agissent aujourd’hui construisent l’avantage concurrentiel de demain.

Sources et références

  • ADEME, Chiffres-clés du climat, France, Europe, Monde, édition 2023.
  • Loi n° 2015-992 du 17 août 2015 relative à la transition énergétique pour la croissance verte.
  • Loi n° 2018-1021 du 23 novembre 2018 portant évolution du logement, de l’aménagement et du numérique (ELAN).
  • Décret n° 2019-771 du 23 juillet 2019 relatif aux obligations d’actions de réduction de la consommation d’énergie finale dans des bâtiments à usage tertiaire.
  • Décret n° 2020-457 du 21 avril 2020 relatif à la Stratégie nationale bas-carbone.
  • Code de l’énergie, articles L.233-1 et suivants relatifs aux audits énergétiques.
  • Ministère de la Transition énergétique, Plan national intégré énergie-climat de la France, dernière version soumise à la Commission européenne.
  • Directive (UE) 2018/844 modifiant la directive 2010/31/UE sur la performance énergétique des bâtiments.
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By Rayane