Comment la sobriété numérique peut réduire l’empreinte carbone croissante d’Internet et des data centers
Comment la sobriété numérique peut réduire l’empreinte carbone croissante d’Internet et des data centers

Pourquoi l’empreinte carbone d’Internet explose

Streaming vidéo, réseaux sociaux, visioconférences, jeux en ligne, cloud…
Nous passons en moyenne plus de 3 heures par jour sur Internet, et chaque clic active une chaîne énergétique mondiale, des serveurs aux réseaux, jusqu’à nos terminaux.
Derrière l’illusion du “virtuel”, un monde bien réel de câbles, de data centers et d’électricité.

Selon l’Agence internationale de l’énergie (AIE), les centres de données et les réseaux consommaient déjà entre 1,1 et 1,4 % de la demande mondiale d’électricité en 2022, et cette part pourrait doublir d’ici 2030 si aucune mesure de sobriété n’est mise en place, notamment avec l’essor de l’intelligence artificielle générative et de la vidéo en très haute définition (IEA, 2024, “Electricity 2024”).
Le think tank français The Shift Project estimait en 2019 que le numérique représentait déjà environ 4 % des émissions mondiales de CO₂ et que ce chiffre pourrait être multiplié par 2 d’ici 2025 sans changement de trajectoire.

En France, l’Autorité de régulation des communications électroniques, des postes et de la distribution de la presse (Arcep) rappelle que le numérique représente environ 2,5 % de l’empreinte carbone nationale, avec une croissance rapide, tirée par :

  • la multiplication des équipements (smartphones, TV, objets connectés) ;
  • la montée en puissance des usages vidéo (streaming, TikTok, gaming) ;
  • la croissance des data centers et des services cloud.

Face à cette dynamique, une notion s’impose : la sobriété numérique.

La sobriété numérique, c’est quoi exactement ?

La sobriété numérique ne consiste pas à “éteindre Internet” ni à revenir à la préhistoire technologique. Elle vise à réduire l’empreinte environnementale du numérique tout en préservant ses services utiles.
C’est une forme d’écologie de l’attention et des usages, qui repose sur trois principes clés :

  • Moins : limiter les usages superflus et le volume de données transférées ;
  • Mieux : optimiser les équipements, logiciels et infrastructures pour qu’ils consomment moins ;
  • Plus longtemps : prolonger la durée de vie des terminaux, les plus gros postes d’impact.

Le Haut Conseil pour le climat rappelle que la phase de fabrication des équipements représente souvent plus de 70 % de l’empreinte carbone totale d’un smartphone ou d’un ordinateur. Autrement dit : le meilleur “geste” est souvent d’éviter le renouvellement prématuré, plus encore que de traquer chaque e-mail.

Un cadre légal qui pousse vers la sobriété

La France est l’un des pays pionniers en Europe sur la régulation de l’impact environnemental du numérique. Plusieurs textes structurent désormais cette transition :

  • Loi n° 2021-1485 du 15 novembre 2021 visant à réduire l’empreinte environnementale du numérique en France, dite “Loi REEN”.
    Elle impose notamment :

    • la sensibilisation à la sobriété numérique dans l’éducation (article 1) ;
    • des obligations d’écoconception des services numériques publics (articles 8 et 9) ;
    • un encadrement de l’implantation des data centers (articles 21 et 22).
  • Code de l’environnement : les data centers de grande taille sont soumis au régime des installations classées pour la protection de l’environnement (ICPE), ce qui impose des évaluations d’impact et des obligations en matière de consommation énergétique et de rejets de chaleur.
  • Règlement (UE) 2019/2020 et directives “Écodesign” : ils fixent des exigences de performance énergétique pour de nombreux appareils, y compris des équipements TIC, ce qui pousse les fabricants à concevoir des produits plus économes et durables.
  • Règlement (UE) 2023/956 instituant le mécanisme d’ajustement carbone aux frontières (MACF), qui encourage les industriels à réduire leurs émissions, y compris dans la chaîne de production des équipements numériques importés.
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Ces textes créent un cadre, mais leur efficacité concrète dépend des choix quotidiens des entreprises, des collectivités… et des utilisateurs.

Data centers : le cœur énergétique du Web

Les data centers sont les “usines à données” du monde numérique. Ils hébergent nos photos, nos e-mails, nos séries, nos documents de travail… et ils tournent 24h/24.
Leur impact se mesure en deux points principaux :

  • Électricité : alimentation des serveurs, stockage, équipements réseau ;
  • Refroidissement : climatisation, systèmes à eau ou à air, parfois très énergivores.

Un indicateur clé est le PUE (Power Usage Effectiveness). Un PUE de 2 signifie que pour 1 kWh utile aux serveurs, 1 kWh supplémentaire est consommé pour le refroidissement et les pertes. Les meilleurs data centers descendent aujourd’hui autour de 1,1, mais la moyenne mondiale reste plus élevée.

L’AIE estime que, sans mesures de sobriété et d’efficacité, la consommation électrique des data centers pourrait plus que doubler d’ici 2030, portée par :

  • l’essor du cloud computing ;
  • le streaming vidéo en 4K et bientôt 8K ;
  • les calculs massifs de l’intelligence artificielle.

La sobriété numérique vise donc aussi à éviter de charger inutilement ces infrastructures en données et en calculs.

Sobriété numérique côté utilisateurs : des gestes qui pèsent vraiment

Certains conseils relèvent du mythe (vider sa boîte mail ne sauvera pas le climat), mais d’autres ont un impact réel, notamment ceux qui agissent sur la durée de vie des équipements et le volume de données échangées.

Trois leviers majeurs à l’échelle individuelle :

  • Garder ses appareils le plus longtemps possible
    Prolonger la durée de vie d’un smartphone de 2 à 4 ans peut éviter des dizaines de kilogrammes de CO₂e, car l’essentiel de son impact est lié à sa fabrication (The Shift Project, 2019).
    Réparer, acheter reconditionné, remplacer la batterie plutôt que le téléphone entier : autant de façons d’appliquer la sobriété numérique.
  • Réduire le streaming et la très haute définition quand elle est inutile
    La vidéo en ligne représente près de 60 à 70 % du trafic Internet mondial (Cisco, VNI, dernières données disponibles). Regarder une série en 4K sur un écran de smartphone n’a aucun sens visuel, mais double ou triple le volume de données transférées.

    Choisir la HD plutôt que la 4K, privilégier le Wi-Fi à la 4G/5G, télécharger plutôt que streamer en boucle : des pratiques simples qui réduisent la charge sur les réseaux et les data centers.
  • Rationaliser le “bruit numérique”
    Notifications en continu, stockage illimité de photos quasi identiques, envois massifs de pièces jointes lourdes : chaque geste est faible, mais l’effet cumulé est réel.
    Compresser les fichiers, utiliser des liens plutôt que des pièces jointes, nettoyer les sauvegardes automatiques dans le cloud, limiter les visioconférences vidéo quand l’audio suffit : autant de réflexes de sobriété.
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Entreprises : quand la sobriété numérique devient un avantage stratégique

Pour les entreprises, la sobriété numérique n’est pas qu’un sujet d’image. C’est un levier :

  • de réduction de coûts (énergie, infrastructure, licences) ;
  • de conformité réglementaire (loi REEN, loi AGEC, vigilance ESG) ;
  • de résilience face à la hausse des prix de l’électricité et aux tensions sur les métaux.

Plusieurs actions concrètes se généralisent :

  • Écoconception des services numériques
    La loi REEN impose aux services publics et encourage les acteurs privés à adopter une démarche d’écoconception : réduire le poids des pages, limiter les requêtes inutiles, optimiser les scripts, éviter l’autoplay des vidéos.
    Le Référentiel général d’écoconception des services numériques (RGESN), publié par la DINUM et l’ANCT, fournit un cadre opérationnel pour les sites et applications.
  • Rationalisation des systèmes d’information
    Mutualiser les serveurs, fermer les applications obsolètes, limiter le stockage redondant, mettre en place des politiques d’archivage : autant de pratiques qui allègent les data centers et réduisent la facture énergétique.
  • Choix d’infrastructures plus sobres
    Data centers à haute efficacité énergétique (PUE bas), alimentation en électricité d’origine renouvelable, récupération de chaleur fatale pour chauffer des bâtiments (pratique déjà mise en œuvre en France, par exemple à Paris et à Marseille) : la technique existe déjà, il s’agit surtout de la généraliser.

Politiques publiques : organiser la sobriété à l’échelle du territoire

Les États et les collectivités disposent de leviers décisifs pour orienter la trajectoire du numérique :

  • Planification des data centers
    La loi REEN impose aux collectivités d’intégrer les enjeux du numérique dans leurs documents de planification (schémas régionaux, plans climat-air-énergie territoriaux).
    Cela permet de conditionner l’implantation de nouveaux centres de données à des critères de performance énergétique, de connexion à des réseaux de chaleur, ou d’usage d’électricité bas carbone.
  • Achats publics responsables
    Le Code de la commande publique (notamment l’article L. 2111-1) permet de prendre en compte des critères environnementaux dans les marchés publics.
    Un État ou une région peut exiger des équipements réparable, modulaires, moins énergivores, et des services numériques écoconçus. De quoi tirer tout le marché vers le haut.
  • Éducation et sensibilisation
    La loi REEN introduit l’éducation à la sobriété numérique dans les programmes scolaires. Former les jeunes à adopter des usages raisonnés du numérique est un investissement climatique au long cours.
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Ce que la sobriété numérique change concrètement pour l’empreinte carbone

La sobriété numérique ne fera pas disparaître l’empreinte carbone d’Internet du jour au lendemain. Mais elle peut infléchir la courbe dans un contexte où la croissance des usages semble sans limite.

En combinant :

  • des usages plus sobres (moins de streaming inutile, moins de renouvellement de terminaux) ;
  • des services mieux conçus (sites et applis légers, infra optimisées) ;
  • des infrastructures plus efficaces (data centers à faible PUE, énergie bas carbone) ;
  • un cadre réglementaire incitatif (loi REEN, écoconception, ICPE, normes européennes),

il devient possible de découpler en partie la croissance des services numériques de celle des émissions liées aux data centers et aux réseaux.

Dans ses scénarios de transition, l’AIE montre qu’une combinaison d’efficacité énergétique et de sobriété des usages peut limiter la hausse de la consommation électrique des data centers, malgré l’explosion annoncée de la demande de calcul liée à l’IA. Sans ces mesures, cette consommation pourrait devenir un angle mort majeur de la transition énergétique.

La sobriété numérique n’est donc pas une injonction à se déconnecter, mais un projet collectif : faire d’Internet un outil au service de la transition écologique, plutôt qu’un obstacle silencieux.
Chaque acteur – utilisateur, entreprise, collectivité, État – dispose d’une part de la solution. À l’heure où les watts deviennent aussi précieux que les octets, savoir “cliquer moins mais mieux” devient un véritable geste climatique.

Sources (non exhaustives) :

  • Agence internationale de l’énergie (AIE), “Electricity 2024”, 2024.
  • The Shift Project, “Pour une sobriété numérique”, 2019.
  • Arcep, “Pour un numérique soutenable : rapport annuel sur l’état de l’Internet”, dernières éditions.
  • Loi n° 2021-1485 du 15 novembre 2021 visant à réduire l’empreinte environnementale du numérique en France (dite loi REEN).
  • Code de l’environnement – Régime des installations classées pour la protection de l’environnement (ICPE).
  • Règlement (UE) 2019/2020 et directives Écodesign sur l’efficacité énergétique des produits.
  • Règlement (UE) 2023/956 instituant un mécanisme d’ajustement carbone aux frontières.
  • Référentiel général d’écoconception des services numériques (RGESN), DINUM / ANCT, 2023.

By Rayane