Villes françaises : pourquoi elles n’ont plus le choix face aux canicules et aux inondations
En 2022, la France a connu l’été le plus chaud jamais enregistré, avec des vagues de chaleur à répétition et des épisodes d’orage particulièrement violents. Selon Météo-France, le nombre de jours de canicule pourrait être multiplié par 3 ou 4 d’ici 2050, tandis que les crues rapides et les inondations urbaines devraient augmenter avec l’intensification des pluies extrêmes.
Or, 80 % des Français vivent en ville. C’est donc dans les rues, sur les places, dans les parkings et sous les toits que se joue désormais une grande partie de l’adaptation au changement climatique. La question n’est plus : faut-il s’adapter ?, mais plutôt : comment le faire vite, bien, et pour tout le monde.
Bonne nouvelle : de nombreuses communes françaises ont déjà commencé à transformer en profondeur leurs espaces urbains, en s’appuyant sur un cadre légal de plus en plus précis et contraignant. Tour d’horizon de ces chantiers, parfois spectaculaires, souvent discrets, mais essentiels pour affronter les canicules et les inondations extrêmes.
Un cadre légal qui pousse les villes à s’adapter
Avant de parler arbres, fontaines et parcs inondables, il faut dire un mot du socle juridique qui encadre l’action des collectivités. L’adaptation au changement climatique n’est plus une option « écolo », c’est une obligation légale.
Parmi les principaux textes qui s’imposent aux villes françaises :
- Le Code de l’environnement, qui pose le principe de prévention des risques naturels, dont les inondations et les submersions marines (articles L.562-1 et suivants sur les Plans de prévention des risques d’inondation – PPRI).
- La loi n° 2010-788 dite “Grenelle II”, qui a rendu obligatoires les Plans climat-air-énergie territoriaux (PCAET) pour les intercommunalités de plus de 20 000 habitants (articles L.229-26 et suivants du Code de l’environnement). Ces plans doivent traiter à la fois de l’atténuation (réduction des émissions) et de l’adaptation.
- La loi n° 2021-1104 “Climat et résilience”, qui renforce l’obligation de prise en compte des risques climatiques dans les documents d’urbanisme, en particulier les Plans locaux d’urbanisme (PLU) et les Schémas de cohérence territoriale (SCoT) (modifications du Code de l’urbanisme, notamment articles L.101-2, L.141-5 et suivants).
- La directive européenne 2007/60/CE “Directive inondations”, transposée en droit français, qui impose l’élaboration de cartes de risques d’inondation et de plans de gestion des risques d’inondation (PGRI).
- Les Schémas régionaux d’aménagement, de développement durable et d’égalité des territoires (SRADDET), créés par la loi NOTRe (2015), qui fixent des objectifs régionaux en matière de gestion de l’eau, de lutte contre l’artificialisation et d’adaptation au changement climatique.
À cela s’ajoutent les Plans nationaux d’adaptation au changement climatique (PNACC), élaborés par l’État, qui fixent les grandes priorités sectorielles, et les nombreuses circulaires, guides et référentiels techniques diffusés aux collectivités.
Résultat : une ville qui ne prend pas en compte les risques de canicule ou d’inondation dans ses projets d’urbanisme s’expose, à terme, à des contentieux, des annulations de permis de construire, voire à une responsabilité en cas de catastrophe. Le climat est désormais un sujet juridique autant que météorologique.
Froid urbain : comment les villes tentent de respirer pendant les canicules
Les canicules ne frappent pas toutes les zones urbaines de la même façon. Les matériaux minéraux (béton, enrobés, façades vitrées) emmagasinent la chaleur le jour et la restituent la nuit, créant des « îlots de chaleur urbains » pouvant aller jusqu’à +5°C par rapport aux campagnes voisines. Les politiques d’adaptation visent donc à casser cet effet four et à redonner de la fraîcheur aux espaces publics.
Végétalisation massive : de l’arbre d’alignement au mini-bosquet
Les arbres sont en première ligne dans les plans d’adaptation municipaux. Mais pas n’importe comment.
- Plantation d’arbres d’ombrage adaptés au climat futur : des villes comme Lyon, Bordeaux ou Paris testent des essences plus résistantes à la sécheresse (micocouliers, féviers d’Amérique, chênes pubescents…) pour anticiper les conditions de 2050–2100, en s’appuyant sur les scénarios du GIEC et les recommandations de l’Office français de la biodiversité (OFB).
- Création de “forêts urbaines” et de micro-boisements : inspirées de la “méthode Miyawaki”, plusieurs communes plantent des bosquets très denses sur de petites surfaces pour créer des îlots de fraîcheur à forte capacité de stockage de carbone.
- Désimperméabilisation de cours d’école : encouragée par la loi Climat et résilience (lutte contre l’artificialisation des sols, article 191 et suivants), cette pratique consiste à remplacer l’enrobé noir par de la terre, du gazon, des arbres, parfois des jardins potagers. Paris, Lille, Strasbourg ou Grenoble ont lancé des programmes de “cours oasis” qui transforment des surfaces brûlantes en refuges climatiques pour les enfants.
Derrière la poésie de ces plantations se cache une logique très technique : limiter l’albédo sombre des sols, favoriser l’évapotranspiration, et augmenter la perméabilité pour que chaque pluie serve aussi à rafraîchir la ville.
Eau, fontaines, brumisateurs : réinventer la fraîcheur publique
Lors des épisodes caniculaires, l’accès à l’eau devient une priorité de santé publique. Le Code de l’action sociale et des familles (articles L.116-1 et suivants) rappelle d’ailleurs l’obligation de protection des populations les plus vulnérables.
- Ouverture des parcs, squares et jardins la nuit pendant les épisodes de fortes chaleurs, pour permettre aux habitants de bénéficier de zones plus fraîches.
- Installation de points d’eau temporaires (fontaines, brumisateurs, bornes-fontaines) sur les places, dans les files d’attente des services publics, près des transports.
- “Îlots de fraîcheur” cartographiés : de nombreuses villes publient désormais des cartes interactives indiquant les lieux climatisés accessibles gratuitement (bibliothèques, centres commerciaux, mairies, musées), les parcs les plus frais, les points d’eau.
Certaines métropoles vont plus loin, en intégrant la gestion de l’eau pluviale à ces politiques de fraîcheur : bassins de rétention paysagers, noues végétalisées en bord de voirie, mares temporaires dans les parcs. Ces dispositifs, encouragés par la réglementation européenne sur l’eau (directive-cadre 2000/60/CE) et le Code de l’environnement, rendent la ville plus respirable tout en préparant la défense contre les inondations.
Refaire la ville : matériaux, toits, ombres et réglementation
Adapter les villes aux canicules, c’est aussi adapter les bâtiments et le bâti lui-même.
- Toitures et façades végétalisées : dans plusieurs PLU intercommunaux, les collectivités imposent une part minimale de végétalisation ou de toitures “bioclimatiques” pour les nouvelles constructions, au titre de l’article L.151-41 du Code de l’urbanisme (prescriptions relatives à la qualité environnementale).
- Matériaux réfléchissants : certaines villes expérimentent des revêtements de voirie clairs ou des toits “blancs” pour limiter l’absorption de chaleur, dans le cadre de démarches PCAET ou de chartes locales de construction durable.
- Régulation de la climatisation : la loi Climat et résilience encadre plus strictement l’usage de la climatisation, notamment via l’interdiction des terrasses chauffées et climatisées (articles 181 et suivants), incitant à privilégier les solutions dites “de rafraîchissement passif”.
L’enjeu est double : protéger les habitants de la chaleur, mais aussi éviter une explosion de la consommation électrique liée aux climatiseurs, qui aggraverait les émissions de gaz à effet de serre si l’électricité n’est pas totalement décarbonée.
Face aux inondations extrêmes, les villes apprennent à faire de la place à l’eau
Si la canicule rend la ville trop sèche, les inondations rappellent brutalement que l’eau reprend toujours ses droits. En France, près d’1 commune sur 3 est exposée au risque d’inondation, selon le ministère de la Transition écologique. Avec le changement climatique, les épisodes de pluies intenses et de crues éclairs devraient augmenter.
Les villes sont donc contraintes de repenser leur urbanisme en fonction des documents réglementaires suivants :
- Plans de prévention des risques d’inondation (PPRI), approuvés par les préfets (Code de l’environnement, articles L.562-1 à L.562-9) : ils délimitent des zones rouges, bleu foncé et bleu clair, avec des niveaux de constructibilité différents.
- Plans de gestion des risques d’inondation (PGRI), élaborés au niveau des grands bassins hydrographiques, qui fixent les priorités d’aménagement et de protection.
- Documents d’urbanisme locaux (PLU, SCoT), qui doivent être compatibles avec ces PPRI et PGRI, en limitant notamment l’urbanisation en zone inondable.
Moins d’artificialisation, plus d’espace pour les rivières
La loi Climat et résilience a inscrit dans le droit français l’objectif de zéro artificialisation nette (ZAN) d’ici 2050 (articles 192 et suivants). Pour les villes, ce principe clé change la manière de gérer le risque d’inondation.
- Réalimentation des sols : désimperméabiliser parkings, places et trottoirs pour permettre à l’eau de pluie de s’infiltrer plutôt que de ruisseler violemment vers les réseaux d’assainissement.
- Restauration des zones d’expansion de crue : redonner à certaines plaines inondables leur rôle d’“éponge naturelle”, en y limitant l’urbanisation et en permettant à la rivière de déborder sans dégâts majeurs.
- Renaturation des cours d’eau urbains : sortir certains ruisseaux de leurs buses en béton, recréer des berges en pente douce et végétalisées, ce qui diminue la vitesse des crues et améliore la biodiversité.
Là encore, ces choix sont soutenus par le Code de l’environnement (articles L.211-1 et suivants sur la gestion équilibrée de la ressource en eau) et par les SDAGE (Schémas directeurs d’aménagement et de gestion des eaux) au niveau de chaque bassin.
Parcs inondables, parkings-réservoirs : la ville se transforme en éponge
Pour faire face aux pluies orageuses violentes, les réseaux d’assainissement classiques ne suffisent plus. Ils sont dimensionnés pour des pluies dites “usuelles”, pas pour des déluges exceptionnels. Les villes inventent donc des solutions de stockage temporaire de l’eau :
- Parcs inondables : espaces verts conçus pour se transformer en bassins de rétention lors des crues, avant de retrouver leur usage de loisirs le reste du temps.
- Parkings souterrains ou de surface multi-usages : certains projets prévoient la possibilité de stocker temporairement de l’eau dans des parkings lors d’épisodes extrêmes, limitant les dégâts en aval.
- Noues et fossés végétalisés en bord de route ou d’immeubles, qui ralentissent le ruissellement et favorisent l’infiltration.
Ces dispositifs, souvent intégrés dans les permis d’aménager ou les cahiers des charges des zones d’aménagement concerté (ZAC), traduisent concrètement les obligations légales de prise en compte des risques dans les projets d’urbanisme (Code de l’urbanisme, article L.101-2 sur la prévention des risques et l’adaptation au changement climatique).
Informer, alerter, protéger : l’adaptation, ce n’est pas que du béton
Adapter la ville, ce n’est pas seulement planter des arbres ou creuser des bassins. C’est aussi organiser les services, informer les habitants, anticiper les crises. Le Code de la sécurité intérieure (partie législative relative à la sécurité civile) encadre la préparation et la gestion de ces événements extrêmes.
- Plans communaux de sauvegarde (PCS) : obligatoires pour les communes couvertes par un PPRI, ils définissent l’organisation des secours, les lieux de repli, les moyens d’alerte en cas d’inondation ou de canicule.
- Campagnes d’information préventive sur les risques majeurs, prévues par le Code de l’environnement (articles L.125-2 et suivants).
- Dispositifs d’alerte canicule, avec recensement des personnes vulnérables, appels téléphoniques, visites à domicile, en application notamment du plan national canicule et des obligations générales de protection des populations.
L’urbanisme, l’hydraulique, l’architecture ne suffisent donc pas. L’adaptation durable repose aussi sur la capacité des villes à créer une culture du risque, sans dramatiser mais sans minimiser non plus.
Des villes laboratoires : pourquoi l’adaptation devient un levier d’attractivité
Derrière les normes, les plans et les décrets, une autre réalité apparaît : les villes qui investissent dans l’adaptation ne protègent pas seulement leurs habitants, elles renforcent aussi leur attractivité économique et sociale.
- Des quartiers plus verts, plus agréables à vivre en été, avec des espaces publics mieux partagés.
- Des risques assurantiels maîtrisés, dans un contexte où les coûts liés aux catastrophes climatiques augmentent fortement, menaçant la soutenabilité du régime d’indemnisation des catastrophes naturelles (loi n° 82-600 du 13 juillet 1982).
- Une image de ville résiliente et innovante, capable d’attirer entreprises, habitants et touristes sensibles aux enjeux environnementaux.
L’adaptation au changement climatique ne se résume donc pas à réparer les dégâts des vagues de chaleur ou des crues. C’est une opportunité pour réinventer la ville : plus fraîche, plus perméable, plus verte, plus solidaire. Le droit français s’est déjà considérablement ajusté pour accompagner ce mouvement. Reste désormais à amplifier la mise en œuvre, quartier par quartier, rue par rue, pour que les canicules et les inondations extrêmes deviennent des chocs gérables, et non des catastrophes évitables.
